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    Chine-Afrique face à l’Amérique de Trump : stratégie, influence et souveraineté en jeu – Par Wakili Alafé 

    Chine-Afrique face à l’Amérique de Trump : stratégie, influence et souveraineté en jeu – Par Wakili Alafé 
    Publié le
    Par
    Wakili Alafé
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    « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera », prophétisait Alain Peyrefitte. Cette prédiction, longtemps perçue comme lointaine, est aujourd’hui une évidence. Deuxième puissance économique mondiale, la Chine n’aspire plus seulement à rattraper les États-Unis ou l’Europe : elle veut les concurrencer, les dépasser. Cette ambition se traduit par une présence croissante sur les marchés mondiaux, mais aussi sur le continent africain, où Pékin a déployé une stratégie d’influence aussi subtile qu’efficace. En parallèle, l’attitude des États-Unis, notamment sous la présidence de Donald Trump, redéfinit les règles du jeu diplomatique et économique, pouvant créer un vide que la Chine n’hésitera pas à occuper, même si Washington veut encore tracer des lignes rouges… Comment y parvenir avec les oukases de Donald Trump sur l’Europe et des partenaires de l’Afrique ? 

    Ports africains : la clé de voûte de la stratégie chinoise

    Au cœur de cette stratégie, les ports africains jouent un rôle central. Selon une étude du Centre d’études stratégiques de l’Afrique (mars 2025), les entreprises chinoises sont présentes dans plus d’un tiers des 231 ports commerciaux du continent. Elles opèrent dans 78 ports répartis dans 32 pays, particulièrement en Afrique de l’Ouest. Ce maillage dense permet à la Chine de renforcer ses positions économiques, tout en créant des points d’appui géostratégiques.

    Ce développement portuaire ne se limite pas à la construction d’infrastructures. Des conglomérats comme la China Communications Construction Corporation (CCCC) et sa filiale China Harbor Engineering Company (CHEC) dominent tout le cycle : financement, ingénierie, exploitation et actionnariat. À titre d’exemple, CHEC détient 54 % du Lekki Deep Sea Port au Nigeria, qu’elle exploite sur 16 ans. Pour chaque dollar investi, la Chine récupère jusqu’à 13 dollars en recettes commerciales — une rentabilité redoutable. 

    Une ambition économique aux accents militaires

    Au-delà du commerce, ces ports servent de leviers à des ambitions militaires. L’exemple du port de Doraleh à Djibouti est révélateur : annoncé comme un projet civil, il a été militarisé deux mois après son ouverture, devenant la première base navale chinoise à l’étranger. Depuis 2000, l’Armée populaire de libération (APL) a effectué 55 escales et 19 exercices militaires en Afrique, dont certains à Abidjan, Lagos, Durban ou Mombasa. Des installations logistiques, voire des écoles militaires, ont été construites par des entreprises chinoises dans plusieurs pays africains.

    Des ports comme Luanda, Victoria ou Dar es Salaam apparaissent désormais comme des candidats crédibles pour accueillir de futures bases. Les critères ne sont pas seulement logistiques (profondeur des eaux, nombre de quais) mais aussi politiques : proximité avec des gouvernements alliés, intégration à la Belt and Road Initiative, ou encore faiblesse de l’opinion publique face aux enjeux de souveraineté. 

    Trump, le désengagement américain et l’opportunité chinoise

    Dans le même temps, la politique étrangère américaine, redessinée par Trump, fragilise l’ancrage historique des États-Unis en Afrique. L’approche transactionnelle, les propos clivants et la remise en cause des accords multilatéraux ont nourri un certain désenchantement. Alors que l’Amérique donne le sentiment que tout peut être renégocié, relativisé, ou abandonné, la Chine propose une vision plus constante — bien que non dénuée d’intérêts.

    Cette rupture dans les alliances traditionnelles pousse certains États africains à reconsidérer leurs partenariats. Pékin n’exige pas de réformes politiques en échange de ses investissements, contrairement à l’Occident, enclin à le faire de moins en moins. Si cette absence de conditionnalité séduit de nombreux régimes africains, en quête de financements rapides et de reconnaissance internationale, rien ne dit que les mesures de Trump contre l’homosexualité et les trans genres changeront les choses à long terme. 

    L’Afrique à la croisée des chemins : coopération ou dépendance ?

    Si la Chine est aujourd’hui l’acteur dominant dans les infrastructures portuaires africaines, cette position n’est pas sans conséquences. Le risque de dépendance, notamment à travers la dette et le contrôle opérationnel, est réel. Certains observateurs mettent en garde contre une perte progressive de souveraineté : contrôle des escales, gestion des flux, accès préférentiel pour les cargos chinois, etc.

    En outre, la possibilité de voir ces ports réaffectés à des fins militaires inquiète. Beaucoup d’Africains refusent de servir de théâtre à une rivalité sino-américaine aux répercussions potentiellement explosives. Le rejet des bases militaires étrangères se fait de plus en plus entendre dans les débats politiques, même si ces préoccupations sont rarement traitées publiquement par les autorités.

    Repenser les alliances : l’heure de l’équilibre stratégique

    Dans ce nouveau jeu mondial, l’Afrique ne doit pas choisir entre la Chine ( avec la Russie et les. Brics éventuellement) et les États-Unis ( avec une Europe de moins en moins rassurée par Trump) . Elle doit plutôt défendre ses intérêts en multipliant les partenariats, en conditionnant les investissements à des clauses de transparence, de durabilité, et de respect de la souveraineté. L’heure est venue pour les États africains, les élites économiques et les sociétés civiles de peser collectivement sur les choix stratégiques à venir.

    La question n’est pas seulement de savoir qui construit les ports africains, mais pourquoi et dans quelles conditions. Face aux ambitions chinoises et aux incertitudes américaines, l’Afrique doit sortir de la posture de spectateur pour devenir pleinement actrice de sa propre trajectoire géopolitique.

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