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    Chronique du lundi – une urgence absolue pour l’agriculture ivoirienne : relever le defi du stockage, afin d’eviter les pertes agricoles

    Chronique du lundi – une urgence absolue pour l’agriculture ivoirienne : relever le defi du stockage, afin d’eviter les pertes agricoles
    Publié le
    Par
    Christian Gambotti
    Lecture 6 minutes

    L’urgence est là : chaque année, en Côte d’Ivoire, selon des estimations, entre 30 et 60% des récoltes sont perdues faute de structures de stockage suffisantes et adéquates, ce qui entraîne un coût économique évalué à 40 milliards de francs CFA. Les crises climatiques, la volatilité des cours des matières premières agricoles, l’insuffisance des infrastructures de transport et la nécessité de garantir aux producteurs, en particulier les travailleurs indépendants, un salaire et des revenus décents, tout cela doit conduire les acteurs de la chaîne agricole, des pouvoirs publics au secteur privé, à agir efficacement  contre les pertes post-récoltes (PPR). 

    L’écosystème agricole : état des lieux

    Pour Justin Koffi Ngoran, Directeur général de l’ARRE (Autorité de Régulation des Récépissés d’Entreposage), « la Côte d’Ivoire est en train de moderniser son agriculture. Nous avons la capacité de produire plus et de manière plus vertueuse, ce que permettent la modernisation de l’écosystème agricole, l’innovation, la technologie et l’accompagnement des producteurs. A la capacité de produire, doit s’ajouter la capacité de stocker, si nous voulons rester une puissance agricole, capable à la fois d’assurer notre sécurité alimentaire et exporter. »

    La Côte d’Ivoire est en effet une puissance agricole et elle entend le rester pour trois raisons : 1). Pilier de l’économie de la Côte d’Ivoire (28% du PIB), l’agriculture emploie 46% des actifs et fait vivre les deux tiers de la population 2) Parmi les priorités, figure la nécessité d’assurer la sécurité et la souveraineté alimentaires du pays en comblant l’écart entre les besoins, les productions et la distribution 3) Si la balance commerciale de la Côte d’Ivoire a toujours été structurellement excédentaire, c’est en partie grâce à l’agriculture qui représente 40,1% des exportations du pays (62% hors pétrole).

    Conscients de l’importance de l’agriculture, un secteur hautement stratégique, les dirigeants ivoiriens ont mis en œuvre, sur la période 2023-2025/2026, des programmes de développement des chaînes de valeur agricoles. Un domaine reste pourtant négligé ou insuffisamment maitrisé dans cette chaîne de valeur, alors qu’il est hautement stratégique, celui du stockage des productions agricoles. Il est urgent, pour les producteurs et toutes les filières, de trouver des lieux et installer des structures de stockage. 

    On évalue à 2 000 le nombre d’entrepôts qu’il est nécessaire de construire dans toutes les zones de production agricole, ce qui représente un investissement de 5 milliards d’euros. Stocker permet, et c’est le premier objectif, de limiter les risques de pertes post-récoltes (PPR). Ce n’est pas, nous le verrons à travers l’exemple de l’ARRE, que dirige Justin Koffi Ngoran, le seul objectif.

    « Entreposer n’est pas suffisant. Il faut stocker de façon intelligente »

    Pour Justin Koffi Ngoran, « entreposer n’est pas suffisant, il faut stocker de façon intelligente. » Le Directeur général de l’ARRE nous renvoie à la convention signée le 16 septembre 2021, entre le ministre ivoirien de l’Agriculture et du Développement rural, Kobenan Kouassi Adjoumani, et le président directeur général de la société Tbea, Zhong Yanmin. Cette convention prévoit un investissement de 287 milliards de FCFA pour la réalisation de 108 entrepôts modernes de traitement et de stockage de noix brute de cajou et 60 silos de stockage de céréales dans toutes les fortes zones productrices d’anacarde de la Côte d’Ivoire. 

    Des entrepôts modernes permettront « un stockage intelligent avec une manutention maîtrisée, une surveillance 24 h sur 24, une température idéale et une mesure du taux d’humidité », précise Justin Koffi Ngoran. Il ajoute : « il faut mettre en place un Système de Récépissés d’Entreposage (SRE), tel qu’il existe à l’ARRE, fiable et sécurisé, en conformité avec les objectifs de la Bourse des Matières Premières Agricoles. Le SRE permet de sécuriser les producteurs : les acteurs du SRE remettent au déposant un récépissé d’entreposage qui vaut comme titre de propriété ; détenteur légal de tous les droits sur sa marchandise, le déposant possède un actif qui lui permet d’avoir accès à des financements. Quant aux acheteurs et aux transformateurs, le SRE leur garantit la qualité et la disponibilité du produit. » 

    Réduire les pertes post récoltes des produits, qui sont le plus souvent, mal stockés, mal conservés, sans garantie de leur traçabilité et soumis à des risques d’infestations parasitaires, est évidemment le premier objectif d’un stockage intelligent. 

    Pour Justin Koffi Ngoran, « il faut aller plus loin en faisant du producteur, même dans les zones rurales et villageoises, un véritable entrepreneur et un gestionnaire. Nous avons de bons producteurs, dont les compétences techniques ne cessent de s’améliorer, nous devons leur permettre de posséder un niveau minimal de compétence en gestion d’entreprise. » Autre aspect essentiel que met en évidence la question du stockage : les PPR sont aggravées par le manque d’infrastructures de transport qui réduit l’accès aux marché et accroît le retard dans l’écoulement des produits agricoles.

    Relever le défi du stockage pour limiter les pertes post-récoltes (PPR)

    La Côte d’Ivoire, comme l’ensemble de l’Afrique, est constamment sous la menace d’une pénurie alimentaire. Les risques sont connus, parmi lesquels les crises sanitaire et climatique, les conflits, la dégradation des terres et la sécheresse qui entraînent une baisse de productivité des terres agricoles, la croissance démographique qui accentue la pression sur les ressources alimentaires. 

    La réduction des pertes enregistrées entre la récolte et le moment où le produit parvient à l’acheteur devient donc un enjeu crucial pour quatre raisons : 1) l’amélioration de la productivité et la qualité de l’agriculture ivoirienne 2) l’accélération des avancées économiques et sociales de l’écosystème agricole 3) la nécessité de favoriser les exportations pour consolider la croissance économique et l’équilibre de la balance commerciale 4) l’urgence de garantir la sécurité et la souveraineté alimentaires du pays. 

    Face à ces quatre problématiques, la question du stockage devient donc centrale. Le paradoxe est le suivant : la production agricole subsaharienne connaît la plus forte croissance au monde depuis vingt ans. Malgré le boom agricole que connaît l’Afrique, dont le potentiel agricole est inestimable, le rendement de l’agriculture africaine reste très faible. À la faiblesse du rendement, viennent s’ajouter un manque de structures de stockage, des problèmes logistiques et l’insuffisance des infrastructures de transport. Dans l’immédiat, l’autosuffisance alimentaire passe, pour la Côte d’Ivoire, par la mise en œuvre des systèmes de transformation et de stockage modernes, afin de réduire drastiquement les PPR.

    Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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